Michel Touchestone

V. De Marconnay

Préambule

Lorsque, plongé dans l’écriture de son premier roman, OQTF : Les condamnés, l’auteur m’a demandé de lui suggérer un pseudonyme, c’est le nom de Touchstone qui s’est très vite imposé à mon esprit. « Pourquoi, m’a-t il demandé. Qui est donc ce Touchstone ? » Je lui ai répondu que c’était un personnage shakespearien, assez intrigant, à vrai dire, une sorte de clown mais pas toujours drôle, un rien philosophe, et adepte des jeux de mots à tout-va, ne ratant jamais une occasion d’y inclure des grivoiseries, voire des obscénités. Curieux bonhomme, donc, mais qui gagne à être connu, car tout bouffon qu’il soit, le personnage a plus d’épaisseur qu’il n’y paraît de prime abord…

Sitôt cité, sitôt adopté. Le nom de plume de l’écrivain en herbe, subtilement francisé, sera Michel Touchestone. Il lui sied comme un gant, car, à la réflexion, il existe plus d’un point commun entre lui et l’étonnant Touchstone, création du génial « Barde d’Avon », plus connu sous le nom de William Shakespeare.

L’article qui suit n’a d’autre but que de faire mieux connaître l’ami Touchstone.

Le personnage de Touchstone apparaît dans une comédie de Shakespeare joliment intitulée As You Like It  (Comme il vous plaira ), pièce vraisemblablement écrite dans les dernières années du XVIe siècle. Le titre dénote déjà une indéniable légèreté de ton, comme un malicieux pied-de-nez de l’auteur qui, désinvolte, nous laisserait le soin de trouver un autre titre, alors que lui, qui pourtant d’ordinaire n’est pas en mal d’inspiration, s’en dispense. Pour H. Suhamy, universitaire spécialiste de littérature anglaise, « As You Like It est une pièce en quête de titre » dont il décrit l’intitulé, paradoxalement, comme « une formule définitivement provisoire qui constitue aussi un bel exemple d’ouverture et de disponibilité. » 2 . Le ton est donné : la pièce, que S. Chiari définit comme « comédie de la liberté » 3, s’inscrit dans une démarche qu’on pourrait presque qualifier de libertaire (avant la lettre!), un élan qui va ouvrir des espaces de liberté, sans s’interdire de lorgner aussi du côté de la licence, voire du libertinage, deux penchants auxquels Touchstone est volontiers enclin à céder…

Le mot « touchstone » est un nom commun qui signifie littéralement « pierre de touche », et désigne à l’origine une variété de jaspe noir utilisée jadis pour déterminer si un objet était véritablement en or, pour évaluer sa proportion de métal précieux et le degré de pureté de ce métal. Au sens figuré, et par extension, l’expression « pierre de touche » désigne un critère de référence, une sorte de test à l’aune duquel on peut connaître ou mesurer la valeur ou la qualité d’une chose. Justement, le Touchstone de Shakespeare est en apparence terre-à-terre, prosaïque. Selon M. Jones-Davies : « Son nom signifie qu’il touche le réel » 4 . Il y a de la rudesse dans le personnage, jusqu’à la sonorité même de son nom (trois occurrences successives de la consonne dentale [t] ), et de fait, il ne ménage guère ceux ou celles qui l’approchent et vont se trouver en butte à ses moqueries parfois féroces : avec lui point de complaisance, qui s’y frotte s’y pique! Il s’exprime d’ailleurs en prose, sauf dans un passage satirique où il déclame, en vers, une parodie grotesque de poème d’amour.5

Touchstone fait partie de la cour du Duc Frédéric, où son rôle est naturellement de divertir son maître, dans la tradition des bouffons de cour. Dès l’acte I (scène 3) la jeune Rosalinde le présente en des termes expressifs qui évoquent à la fois sa fonction et son côté farceur et rustre: « the clownish fool » . A l’évidence, qu’on le nomme fou (« fool »), clown (« clown ») ou bouffon (« jester »), Touchstone joue dans Comme il vous plaira le rôle de l’amuseur patenté. Il manie à merveille les jeux de mots et autres calembours, se lance volontiers dans des joutes verbales qui font la part belle aux paradoxes et aux sophismes, use et abuse de l’ironie et du sarcasme, avec une préférence marquée pour le salace et l’obscène. Il est parfois décrit comme un être hybride, « mélange paradoxal de raffinement et de balourdise  » 6 .

Son entrée en matière dès le premier acte (scène 2) se fait par une pirouette gratuite. Envoyé par son maître le Duc Frédéric pour transmettre de sa part un message à la fille de celui-ci, Célia, il délivre le message mais jure sur son honneur qu’il n’est pas le messager.

« Celia : Were you made the messenger ?
Touchstone : No, by mine honour, but I was bid to come for you. » 7
Il ment, mais sans parjure, puisqu’il jure sur quelque chose qu’il n’a pas : l’honneur ! Il explique d’ailleurs lui-même un peu plus loin son argutie :
« If you swear by that that is not, you are not forsworn. » 8
Plus loin, il se réjouit à l’idée d’éconduire un rival qu’il traite de « clown », alors que lui se considère comme faisant partie des gens d’esprit, dont le rôle est de tout tourner en ridicule:
« We shall be flouting ; we cannot hold. » 9
De son propre aveu, donc, Touchstone est un incorrigible persifleur… Il semble ne rien prendre au sérieux, y compris lorsqu’il s’agit de son propre mariage, qu’il envisage comme un « accouplement » et projette de rompre avant même qu’il ne soit prononcé :
« It will be a good excuse for me hereafter to leave my wife. » 10
Cette conception pour le moins cynique du mariage ne l’empêchera toutefois pas de convoler en justes noces, à la fin de la pièce, de concert avec les trois autres couples de personnages qui finalement, par la magie de la comédie, se seront enfin trouvés…


Si l’on convient volontiers, avec G. Mathis, que « le rôle conventionnel du Bouffon (…) est de provoquer, de choquer et d’amuser tout en faisant jaillir quelques éclairs de vérité » 11 , il faut avouer que ce rôle est joué à merveille par le digne fou dans Comme il vous plaira. Au-delà des plaisanteries, en effet, telle la pierre de touche qui permet de déceler les faussaires, Touchstone le bien nommé est aussi celui qui parfois révèle des vérités dérangeantes. Ainsi Jaques, présenté dans la pièce comme un voyageur mélancolique, décrit avec enthousiasme sa rencontre avec Touchstone, qu’il évoque en train de philosopher sur la vie qui s’écoule et sur le temps qui passe, en établissant un troublant parallèle entre croissance et corruption, entre épanouissement et déclin, entre mûrir et moisir (jusqu’à mourir?):
« And so, from hour to hour, we ripe and ripe,
And then from hour to hour, we rot and rot. » 12
On délaisse ici le registre comique, le ton s’est fait plus grave, presque caustique, pour suggérer une vision lugubre, voire glaçante, où vivre, c’est pourrir inexorablement… Ainsi peut-on dire, avec M. Jones-Davies, que « Touchstone contemple le temps présent, il raconte d’heure en heure le conte sans fin de notre pourrissement corporel »13. Perspective peu réjouissante s’il en est, qui montre bien que le supposé clown ne fait pas toujours rire…
C’est d’ailleurs un peu plus loin, dans la même scène, que Jaques, personnage énigmatique, déclamera sa fameuse tirade sur les sept ages de l’homme, sans nul doute le passage le plus célèbre de la comédie, qui commence par une auguste métaphore chère aux amoureux de Shakespeare :
« All the world’s a stage,

And all the men and women merely players ». 14

Comme souvent sous la plume du fin dramaturge, Shakespeare parle de théâtre dans son théâtre. Mais le tableau qu’il peint dans ce monologue se termine par une image blême, celle du septième âge de l’homme où on découvre, non sans effroi, celui-ci réduit à l’état de spectre amnésique, démuni de tout :

« Sans teeth, sans eyes, sans taste, sans everything. » 15


Touchstone, dont on sait la propension à faire des saillies d’un goût douteux, s’attire parfois les remontrances de ses maîtres et maîtresses. On le traite de fou, de clown, et on lui intime de se taire, ce qu’il finit par faire, non sans récriminations, comme dans ce passage où il regrette de ne pas avoir, lui, le Fou, la licence de dévoiler la folie de celles et ceux qui se prétendent sages :
« The more pity that fools may not speak wisely what wise men do foolishly. » 16
Comme souvent, la figure du chiasme utilisée ici  (« fools + wisely / wise + foolishly ») permet de bien marquer l’opposition entre folie et sagesse, tout en donnant du rythme à la phrase, en forme de pirouette. On distingue ici, superbement énoncé, le paradoxe du fou-sage, où comment derrière l’apparente folie pourrait bien se cacher la véritable sagesse. Selon S. Chiari, la présence même de Touchstone dans la pièce révèle chez l’auteur un intérêt marqué pour ce thème, celui du paradoxe de la folie sage. 17
Il peut d’ailleurs arriver à Touchstone le bouffon de citer de doctes proverbes tel que celui-ci, inspiré notamment d’Erasme et de son Eloge de la folie (1511)où
l’on retrouve la figure du fou-sage :
« The fool doth think he is wise, but the wise man knows himself to be a fool. » 18
A tel point que ses maîtres ou maîtresses ne peuvent parfois s’empêcher de reconnaître ses mérites et son talent, comme Rosalinde qui ici trouve ses propos frappés sous le sceau du bon sens :
« Thou speak’st wiser than thou are ware of. » 19


Ineffable, Touchstone apporte à la comédie de Shakespeare une partie de son piquant, de son mordant. Sa faconde et son impertinence en font une figure à la fois choquante et attachante, outrancière dans ses propos, mais dont les réflexions, parfois, ne manquent pas de profondeur. Il navigue avec aisance de la sagesse à la folie, son audace se doublant d’une clairvoyance parfois redoutable. Qu’il joue au philosophe ou au bouffon, ce personnage aux multiples facettes offre un portrait haut en couleurs, à l’image de son costume de patchwork bigarré, que Jaques le penseur lui envie, jusqu’à vouloir l’endosser lui aussi, tant il a été conquis par le personnage :
« O noble fool !
A worthy fool ! Motley’s the only wear. » 20
Plus que sa tenue de fou, cependant, c’est bien sa liberté de ton, qu’il imagine infinie, que Jaques convoite et revendique :
« I must have liberty
Withal, as large a charter as the wind,
To blow on whom I please : for so fools have. »21
Liberté toute relative, certes, mais qui permet tout de même à Touchstone de transgresser les règles, de bousculer l’ordre établi, les conventions, les évidences, les certitudes. Il excelle en semeur de trouble, il est le grain de sable dans la mécanique, et il a le verbe haut. Autant de qualités qui, sans nul doute, ne seront pas pour déplaire à Michel Touchestone, pour qui ce portrait s’achève ici…

1. Guillaume Meurice, Le roi n’avait pas ri (Editions Jean-Claude Lattès, 2021)

2. Henri Suhamy, Avant-propos du Recueil d’essaissur As You Like It (Ellipses, 2016)

3. Dans le titre de son ouvrage entièrement consacré à cette pièce : As You Like It : Shakespeare’s Comedy of Liberty, Sophie Chiari (PUF- CNED, 2016)

4. Margaret Jones-Davies, Les voyageurs de l’expérience singulière dans As You Like It, Recueil d’essais, op. cit.

5. As You Like It, William Shakespeare, Acte III, scène 3. Toutes les citations en français utilisent la traduction (magistrale!) de Michel Déprats (Folio Théâtre, Gallimard, 2014) :

« S’il manque au dindon une dinde, / Qu’il aille chercher Rosalinde. / Si la chatte veut le matou, / Rosalinde fera itou. / Habits d’hiver fourrés d’hermine, / Fourrée sera ma Rosaline »

6. Nathalie Vienne-Guerrin, Le « clown » et ses clones dans le théâtre shakespearien : approche lexicale. Philippe Goudard; Nathalie Vienne-Guerrin. Figures du clown, sur scène, en piste et à l’écran (Presses universitaires de la Méditerranée , 2020)

7. As You Like It, William Shakespeare, Acte I, scène 2 (ibid)  :

« Célia : A-t-on fait de vous son messager ?

Le Bouffon : Non, sur mon honneur, mais on m’a donné l’ordre de venir vous chercher. »

8. As You Like It, William Shakespeare, Acte I, scène 2 (ibid)  :

« Si vous jurez sur ce qui n’est pas, vous n’êtes point parjures. »

9. As You Like It, William Shakespeare, Acte V, scène 1 (ibid) :

« Il nous faut railler ; c’est plus fort que nous. »

10. As You Like It, William Shakespeare, Acte III, scène 4 (ibid) :

« Ce me sera une bonne excuse, plus tard, pour quitter ma femme. »

11. Gilles Mathis, L’art de la prose dans As You Like It, Recueil d’essais, op. cit.

12. As You Like It, William Shakespeare, Acte II, scène 7 (ibid) :

« Et ainsi, d’heure en heure, on mûrit, on mûrit,

Et ainsi, d’heure en heure, on pourrit, on pourrit. »

13. Margaret Jones-Davies, Les voyageurs de l’expérience singulière dans As You Like It, Recueil d’essais, op. cit.

14. As You Like It, William Shakespeare, Acte II, scène 7 (ibid) :

«Le monde entier est un théâtre,

Et tous, hommes et femmes, n’y sont que des acteurs. »

15. As You Like It, William Shakespeare, Acte II, scène 7 (ibid) :

« Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien. »

16. As You Like It, William Shakespeare, Acte I, scène 2 (ibid) :

« C’est bien dommage que les fous, dans leur sagesse, ne puissent rien dire des folies que font les sages. »

17. « The presence of Touchstone in fact betrays Shakespeare’s lasting interest (…) in the paradox of wise folly. » Sophie Chiarri, op. cit.

18. As You Like It, William Shakespeare, Acte V, scène 1 (ibid) :

« Le fou croit qu’il est sage, mais le sage sait fort bien qu’il est fou. »

19. As You Like It, William Shakespeare, Acte II, scène 4 (ibid) :

« Tu parles plus sagement que tu n’y prends garde. »

20. As You Like It, William Shakespeare, Acte II, scène 7 (ibid) :

« Ô noble fou !

Excellent fou ! L’habit bariolé est le seul de mise. »

21. As You Like It, William Shakespeare, Acte II, scène 7 (ibid) :

« Il faut que je sois libre,

Que j’aie franchise entière, comme le vent,

De souffler sur qui je veux, car les fous ont ce privilège. »

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